Le sucre nous rend-il accro ?

Nouchka SIMIC - Diététicienne Nutritionniste

Le sucre nous rend-il accro ?

addiction sucre

Certaines croyances suggèrent que le sucre présente un potentiel addictif aussi important que la cocaïne ou l’alcool. Le terme d’addiction est-il vraiment approprié pour évoquer un phénomène qui semble toucher de plus en plus de monde à l’heure où la malnutrition, le surpoids et l’obésité prennent de l’ampleur dans notre société ? Le fait est que l’on ne peut parler d’une « simple » addiction sans en comprendre la complexité des différents mécanismes rentrant en jeu. Focus sur cette douce substance pointée du doigt :

Une attirance pour le sucre ou pour l’aliment ?

Il est très rare que d’être pris d’une envie irrésistible de manger du sucre pur, contrairement aux gâteaux sucrés, aux viennoiseries et autres douceurs. En effet, personne ne prend des « shots » de sucre pur.

Le sucre est rarement absorbé seul. Il est associé en proportions variables, dans les aliments, à des lipides eux-mêmes appétents et/ou à des protéines. L’attirance irrépressible envers le sucre n’est en fait pas propre à celui-ci uniquement. Et cette théorie s’applique aux autres substances addictives : l’éthanol n’est pas consommé pur pour l’alcool, la nicotine ne l’est pas non plus pour la cigarette.

Souvent comparé à la drogue, les effets du sucre ne sont pourtant pas les mêmes. Un rapport de l’OMS en 2004 relate que le taux de dopamine (hormone qui intervient dans le système nerveux central dans de nombreuses fonctions importantes, notamment la récompense, la motivation et le sommeil) libérée par la saveur sucrée est 100 fois moins important que pour la cocaïne. Ainsi les teneurs en dopamine dans le cerveau augmenteraient de 45% pour la dopamine, contre 500% pour la cocaïne.

Les aliments sucrés sont associés au plaisir et c’est plutôt à cela que les gens peuvent être « accros ».

Mais qu’est ce qui fait que nous sommes naturellement attirés vers le sucre ?

Activation du circuit de la récompense

Des expériences réalisées sur des rats ont comparé le potentiel addictif du goût sucré à celui de la cocaïne et ont permis d’affirmer que le sucre peut provoquer un comportement addictif plus important que la drogue chez ceux-ci.

L’expérience s’est déroulée comme suit : Pendant plusieurs jours, les rats ont eu à leur disposition une boisson sucrée et une dose de cocaïne. Ils ont alors exprimé très rapidement et de façon radicale leur préférence pour la saveur sucrée (sucre comme édulcorant).  

Une étude réalisée par une équipe de chercheurs à l’université de Princeton aux États-Unis confirme ces expériences en spécifiant le lien existant entre comportement addictif et circuit de la récompense.

Mais le circuit de la récompense… Qu’est-ce que c’est ?

Le circuit de la récompense représente un réseau de connexions neuronales. En cause, certains neurotransmetteurs dont la dopamine, le plus important dans le circuit de la récompense. Les neurones à dopamine sont impliqués dans le plaisir et le désir. 

Le circuit de la récompense est à l’origine de beaucoup de nos comportements étant donné qu’il s’agit d’un circuit de « renforcement positif ». C’est-à-dire qu’il induit la motivation requise à la réalisation d’actions ou de comportements adaptés tels que : la recherche de nourriture, la reproduction, la défense devant un danger.

En réalité, le fait que le sucre provoque après ingestion une sensation de plaisir et de plénitude est logique et inné puisque l’ingestion de sucre active ce circuit de la récompense.

« L’addiction » survient lorsque le circuit de la récompense défaille. C’est-à-dire lorsque celui-ci n’est plus régulé. En fait, la consommation de produits sucrés active les mêmes aires cérébrales que nombre de drogues. C’est pour cette raison qu’une consommation excessive de sucre augmente le risque de consommation de drogue, et inversement.

Ainsi après ingestion de produits sucrés une sensation de plaisir se joint à une envie d’y revenir. La libération de la dopamine étant indépendante de la consommation, un simple stimulus peut induire une libération de celle-ci. Les signaux annonciateurs de la récompense nous poussent alors à rechercher du sucre et en son absence la libération de dopamine s’arrête : et là, c’est le manque.

Les diverses études menées sur les rats ont montré que le sevrage après un régime de plusieurs semaines riche en sucre provoquerait un manque engendrant un état d’anxiété et une chute de la dopamine.

L’appel du sucre : le cycle vicieux

sucre cycle vicieux
  • Ingestion de sucre

Une envie de sucre irrépressible ? Vous vous « jetez » sur l’aliment qui vous fait envie : gâteau, bonbon, viennoiserie, soda…

Votre envie est satisfaite, vous vous sentez bien.

  • Hyperglycémie

Les produits sucrés que vous avez ingérés sont des sucres rapides qui pénètrent très rapidement dans l’organisme et provoque une augmentation rapide et significative du taux de sucre dans le sang. On observe alors un pic d’insuline qui engendre sur le moment un coup de « boost » énergique de courte durée.

  • Transport du sucre

Face à une telle dose de sucre d’un coup, votre organisme, non programmé à assimiler cette dose de sucre rapide d’un coup, va sécréter de l’insuline grâce au pancréas. Cette hormone de stockage hypoglycémiante va aller chercher les sucres circulant dans le sang pour les transporter en direction des tissus musculaires et hépatiques.

  • Hypoglycémie

Ainsi on observe une hypoglycémie réactionnelle. Le taux de sucre dans le sang est trop faible. Vous ressentez de la fatigue et une baisse de l’énergie. Le reflex va être alors de manger quelque chose pour retrouver rapidement de l’énergie, et vous allez vous tourner vers des produits sucrés. Voilà comment se met en place ce « cycle vicieux » : le sucre appel le sucre, et vous rentrez dans une sorte de dépendance semblable à l’addiction.

Facteurs physiologiques et psychologiques

Nous possédons un terrain psychologique et physiologique ayant une influence directe sur notre appétence et attirance pour le sucré. 

Au niveau physiologique

L’appétence pour le sucré est une fonction physiologique innée qui nous permet d’identifier les aliments riches en énergie. Le sucre, source de glucose, est le carburant de notre organisme et particulièrement de notre cerveau et nos globules rouges qui sont glucodépendants. 

La saveur sucrée (et non le sucre en lui-même) stimule la sécrétion de dopamine, neuromédiateur clef du système de récompense. Cette saveur est génétiquement déterminée, congénitale et présente chez le nouveau-né lui permettant d’identifier les aliments caloriques et glucidiques. Ce reflex physiologique est conditionné dès la grossesse, le liquide amniotique étant concentré en sucre.

Une étude menée sur plusieurs enfants a démontré que dès la naissance ceux-ci éprouvent du plaisir envers la saveur sucrée. Les enfants souriaient lors de l’ingestion de produits sucrés et grimaçaient lorsqu’on leur donnait quelque chose d’amer.

Il est très compliqué de comparer le schéma animal au schéma humain. Les mécanismes physiologiques et biochimiques complexes mis en cause ne permettent pas d’aboutir à une conclusion aussi brève d’addiction au sucre chez l’homme, d’autant plus que des facteurs psychologiques influencent directement ses comportements, rendant le débat encore plus compliqué.

Au niveau psychologique

Les facteurs psychologiques sont généralement et souvent mis en cause dans des comportements addictifs.  Les obsessions alimentaires et la restriction cognitive sont souvent la cause et/ou conséquence d’une alimentation excessive en sucre et aux produits sucrés, aliments associés au plaisir, à la récompense, aux souvenirs.

Une étude menée sur un groupe d’étudiants à l’université a permis de constater, sur un échantillon de 1000 élèves, que 97% des femmes et 68% des hommes déclarent avoir des fringales et des envies intenses d’un aliment spécifique (souvent le chocolat). Toutefois ces envies seraient plutôt en lien avec une restriction alimentaire, ce qui laisse penser que la privation de sucre amène directement et inconsciemment le sujet à rechercher celui-ci pour satisfaire ses besoins physiologiques.

Les aliments sucrés sont aussi associés à la douceur, au plaisir, et à la récompense comme vu précédemment. C’est plutôt à ça que les gens peuvent développer une addiction en réalité plutôt qu’au « sucre » lui-même dans toute sa simplicité. Dès notre plus jeune âge en effet, on nous conditionne en nous instaurant une notion de mérite : « finis ton assiette et tu auras le droit à un dessert ». L’enfant associe donc le dessert (et par conséquent le sucré) à une récompense qui se mérite, lui apportant une fois acquise satisfaction et réconfort.

Ainsi, dès que l’enfant se retrouvera frustré et/ou nostalgique, il aura une attraction pour le sucré car conditionné dès son plus jeune âge au fait que ce gâteau ou ce petit bonbon qu’il a bien mérité (mais la nourriture ne se « mérite » pas) lui apportera du plaisir et du réconfort.

La consommation d’aliments sucrés provoque une libération de sérotonine (hormone du bien-être) entrainant une sensation de plaisir et de réconfort, ce qui explique pourquoi l’on se tourne vers ces aliments « doudous » en période de déprime, de stress, d’angoisse et de solitude.

Par ailleurs, les régimes restrictifs sont bien régulièrement à l’origine d’envies irrésistibles d’aliments que j’aime appeler « aliments doudous » et qui nous apportent plaisir et réconfort. Plus on se prive d’un aliment, plus il nous fait envie. En effet c’est la notion d’interdit qui nous incite à la consommation. Si ce cookie vous fait envie et que vous vous l’autorisez, vous n’aurez pas envie de « craquer » dessus puisque vous savez que vous pouvez le manger quand vous en avez envie. En revanche, s’interdire ce cookie qui nous fait envie nous entretient dans ce schéma d’interdit qui nous poussera inévitablement tôt ou tard vers cet aliment « interdit » qui ne sera alors plus associé au plaisir mais à la culpabilité voire l’angoisse. Pour vous réconforter vous irez alors instinctivement vers ces aliments doudous étant donné qu’ils entrainent un effet de bien-être. Vous voyez où je veux en venir ? C’est un cercle vicieux infernal privation – frustration – compulsion – culpabilité.

Conclusion

À l’heure actuelle, aucune dépendance au sucre n’a été constatée chez l’Homme et il n’existe aucune preuve qu’un aliment spécifique ou ingrédient provoque une dépendance (à l’exclusion de la caféine et de l’alcool faisant intervenir d’autres métabolismes).

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il faut davantage parler de comportement addictif au fait de manger plutôt que d’addiction alimentaire. Le fait de stigmatiser le sucre et de le placer dans une position de criminel renforce l’interdit général et le désir de consommation entrainant sans étonnement comportements compulsifs et troubles du comportement alimentaire. Le plaisir peut exister sans entrainer de la dépendance et le sucre a tout à fait sa place dans notre alimentation si sa consommation reste raisonnée. 

Nouchka SIMIC

 

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